Dans une classe traditionnelle, l’enseignant transmet un savoir et l’élève le restitue. Reuven Feuerstein a proposé un autre point de départ : avant d’apprendre un contenu, il faut apprendre à apprendre, et cela passe par un adulte qui joue le rôle de médiateur. Cette relation, qu’il appelle l’expérience d’apprentissage médiatisé, est le cœur de la méthode Feuerstein. Voici ce qu’elle recouvre, comment la mettre en pratique et ce qu’elle change par rapport à l’école classique.
Qu’est-ce que la médiation selon Feuerstein ?
Pour Feuerstein, l’être humain apprend de deux manières. Il apprend seul, par exposition directe : il regarde, manipule, essaie. Il apprend aussi grâce à un autre, qui s’interpose entre lui et le monde. Cet autre, parent, enseignant, éducateur ou thérapeute, choisit les informations qui comptent, les met en ordre, les relie et leur donne du sens. C’est l’expérience d’apprentissage médiatisé (EAM).
La médiation ne se confond pas avec l’aide ou l’explication. Le médiateur se soucie moins du contenu que de la démarche : il veut que la personne devienne capable de tirer parti seule de ses futures expériences. C’est aussi la posture d’un psychopédagogue formé à la médiation, qui aide l’élève à comprendre sa démarche plutôt qu’à refaire la leçon. Selon Feuerstein, c’est le manque de médiation, plus que le handicap ou le milieu, qui explique le plus souvent un développement intellectuel freiné. Cette idée découle de sa théorie de la modifiabilité cognitive.
Les 12 critères de la médiation
Feuerstein a décrit les conditions qui font d’une interaction une véritable médiation. Trois critères sont indispensables à toute médiation ; les neuf autres s’ajoutent selon la situation et la personne.
Les trois critères indispensables
- L’intentionnalité et la réciprocité : le médiateur a une intention claire, il la rend visible, et la personne s’engage en retour. Sans attention partagée, rien ne se transmet.
- La transcendance : on dépasse la tâche du moment pour en tirer une règle, une stratégie réutilisable ailleurs.
- La signification : le médiateur explique pourquoi une chose a de la valeur, ce qui donne à la personne une raison d’apprendre.
Les autres critères
- Le sentiment de compétence : faire prendre conscience de ses réussites et de ce qui les a permises.
- La régulation et le contrôle du comportement : freiner l’impulsivité, ou au contraire encourager à se lancer.
- Le comportement de partage : apprendre à coopérer et à écouter l’autre.
- L’individualisation et la différenciation psychologique : respecter la personne dans sa singularité.
- La recherche, la planification et la réalisation d’objectifs : apprendre à se fixer un but et à s’organiser pour l’atteindre.
- Le défi, ou la recherche de la nouveauté et de la complexité : oser des tâches nouvelles.
- La conscience de la modifiabilité : constater que l’on peut changer et progresser.
- Le choix d’une alternative optimiste : chercher les solutions plutôt que les obstacles.
- Le sentiment d’appartenance : se savoir inscrit dans une famille, un groupe, une culture.
Le rôle du médiateur au quotidien
Concrètement, le médiateur agit sur les trois phases de l’acte mental décrites par Feuerstein.
- À l’entrée de l’information, il aide la personne à regarder l’ensemble de la tâche, à explorer avec méthode plutôt qu’au hasard, à repérer les données utiles.
- Pendant l’élaboration, il pose des questions plutôt que de donner la réponse : « Qu’est-ce qui est pareil ? Qu’est-ce qui change ? Par quoi commences-tu ? »
- À la sortie de la réponse, il invite à vérifier, à justifier, à formuler avec des mots précis.
Il accepte l’erreur comme une information sur le fonctionnement de la personne, et non comme un échec. Il ajuste sans cesse son aide : plus forte au début, plus discrète ensuite, jusqu’à ce que la personne s’en passe. Ce dosage progressif de l’aide rejoint ce que Lev Vygotski appelait la zone proximale de développement. Les points communs et les différences entre étayage et médiation sont détaillés dans notre article sur Bruner.
Un exemple avec le PEI
Dans l’instrument Organisation de points, l’élève doit retrouver des figures géométriques dans un nuage de points. Un élève impulsif trace au hasard et s’énerve. Le médiateur ne corrige pas à sa place : il l’invite à observer le modèle, à compter les points de la figure, à chercher un point de départ, puis à vérifier son tracé. À la fin, il lui demande dans quelles autres situations il pourrait procéder ainsi, par exemple pour relire une consigne ou ranger son cartable.
Médiation et éducation traditionnelle : ce qui change
- L’objectif : l’éducation traditionnelle vise d’abord l’acquisition de connaissances ; la médiation vise les outils de pensée qui permettent d’en acquérir.
- Le regard sur l’élève : le niveau mesuré n’est pas une limite, mais un point de départ.
- Le rôle de l’adulte : il ne se contente pas d’exposer un savoir ; il s’interpose, questionne et fait réfléchir sur la manière de procéder.
- L’erreur : elle devient un support de travail plutôt qu’une sanction.
- Le transfert : chaque apprentissage est relié à d’autres situations, scolaires ou de la vie courante.
La médiation ne remplace pas l’enseignement des contenus. Elle le rend plus efficace pour les élèves qui ne disposent pas spontanément des stratégies attendues.
L’éducabilité cognitive : l’héritage de Feuerstein à l’école
En France, les idées de Feuerstein ont nourri le courant de l’éducabilité cognitive, selon lequel les capacités de raisonnement s’éduquent comme le reste. Elles inspirent aussi la remédiation pédagogique, inspirée de Feuerstein, qui aide les élèves en difficulté scolaire à reprendre confiance et à se doter de méthodes de travail. La médiation trouve également sa place dans l’accompagnement des jeunes enfants, comme nous le montrons dans notre article sur le développement cognitif de l’enfant.
Devenir médiateur Feuerstein
La médiation s’apprend. Les formations au Programme d’Enrichissement Instrumental du C.F.R.C.P commencent par l’expérience d’apprentissage médiatisé et la mise en pratique des 12 critères de médiation, avant la découverte des instruments. Elles se suivent à distance, depuis toute la France, en direct avec Chaya Ghebali, formatrice agréée de l’Institut Feuerstein. Les prochaines dates sont en cours de programmation : devenir médiateur : préinscription à la formation PEI.